D'un monde à l'autre - juin 2026
D’un monde à l’autre…
Voyage dans le temps et dans l’espace
Pendant les WE de juin, nous avons décidé de partir en expédition le long du canal. Une « voie d’eau » synonyme d’aventures et de rafraichissement bienvenu en ces périodes de forte chaleur.
Accueil dans le monde des animaux :
La marche des chats, le vol des canes viennent à notre rencontre sur le site du Martrais au Gâvre. Près des tables, Monsieur canard agite la queue en signe de bienvenue. Derrière son portillon, Bichette patiente et sert de monture à plusieurs poules perchées sur son dos. Impassible, notre vieille biquette ! Les chèvres bêlent, impatientes de recevoir la nourriture quotidienne, l’oie crie afin qu’on ne l’oublie pas. L’un des coqs jaunes est là aussi, tristounet depuis que le renard l’a privé de sa compagne puis du poussin qu’il avait adopté. Le second fait la cour à une cane qu’il accompagne dans son refuge… Comme d’habitude, tout le monde voudrait être servi en même temps. Et l’on s’affaire pour contenter chacun rapidement…
Au pays de l’agriculture industrialisée… :
Lorsque nos animaux sont apaisés, nous envisageons de partir en exploration le long du canal, côté Isac ancien, côté sauvage. Première étape : les murs d’un blanc sale d’énormes tas d’ensilage, dôme et chapiteau d’une unité de méthanisation dont le ronronnement perpétuel perturbe la tranquillité des lieux, accumulation de toitures qui abritent animaux, nourriture, matériel…
A gauche, un champ de blé géant jaunit au soleil, des épis lourds penchés vers le bas, d’autres dressés vers le haut signe « d’échaudage », semble-t-il. Prémices d’une récolte qui pourrait être décevante. De larges empreintes de pneus de tracteur sillonnent la pente qui descend vers le canal. Il a bien fallu épandre digestat, pesticides, engrais. Quant aux haies et mares, elles ont disparu - « de l’espace perdu pour les récoltes ! » - seuls subsistent 2 ou 3 chênes… Heureusement, côté ouest, la verte lisière d’un bois laisse rêver à un autre monde…
… et de l’histoire enterrée :
Ce champ que nous contemplons et le bois voisin appartiennent au massif armoricain. En bordure et sous les arbres, de nombreux rochers témoignent des temps anciens. Et l’on peut même remonter au-delà vers cette mer qui à l’ère primaire – il y a quelques 250 millions d’années - recouvrait les lieux. Trilobites et autres fossiles témoignent de ces temps anciens, d’avant l’homme.
Les épisodes où la terre du champ est mise à nu apportent d’autres renseignements. On y distingue des taches noires, des sites pierreux… La toponymie et la carte de Cassini révèlent la présence de charbonniers, tanneurs… dans l’ancien village situé près du ruisseau dont on distingue encore les courbures des rives.
Quant au chemin que nous suivons, il rappelle l’époque des marquis de Lareinty-Tolozan dont le proche château a été démoli dans les années 1960 pour créer un hôpital psychiatrique. Sa structure , œuvre d’un grand architecte parisien, ne convenait pas au concepteur moderne.. Et, comme disait un ancien maire blinois : « un château en moins, c’est un souci de moins » ! Les chapelles et le manoir de l’entrée – où se déroula un concile protestant -, l’allée des « pendus », le chenil… appartiennent désormais au domaine privé, tout comme la majorité du parc boisé et la ferme modèle de l’ «hôpital village ». Même le site du chemin qui limitait le domaine a été dispersé. Dommage… il reliait les carrières de pierre de la Rabatelais au canal... Des pans de l’Histoire s’en sont allés dans l’indifférence des élus, voire de la population jamais consultée. L’emplacement des roues de charrette avait été empierré. On en distingue encore des traces, mais l’adjoint municipal contacté pour sa protection il y a quelques années s’est montré indifférent… Lorsque le marquis, après la guerre 39/45 voulut agrandir son domaine, il fit empierrer la nouvelle voie que nous suivons. Un cheminement inachevé vers le canal, mais qui conduit au village de Magouet.
Pays ZNH (zone naturelle humide) :
Nous nous arrêtons au bas de la pente, là où l’on retrouve un semblant de ruisseau alimenté par les eaux de drainage des champs voisins… et désormais par les eaux polluées de la méthanisation qui viennent s’y jeter après une descente rapide dans des fossés. Une eau noire et nauséabonde qui se dirige vers le canal. A proximité, comme derrière la méthanisation, les arbres meurent. Encore de grands chênes roussis cette année ! Toutefois, les agriculteurs respectent la loi : une bande enherbée longe le ruisseau. Nous traversons le champ qui nous sépare du canal en suivant des coulées animales jusqu’à l’ancien cours de l’Isac. Des champs où la rivière prenait ses aises en hiver… aujourd’hui encore le terrain est régulièrement inondé en période de pluies abondantes. Ici et dans le bois tente de subsister une faune cernée par les braconniers…
Pays des sinuosités touristiques :
Nous voici sur le sentier qui sinue entre les arbres le long du canal, du Pont-Piétin jusqu’à Blain. Un sentier fréquenté – et creusé - par les marcheurs et les vététistes, flirtant avec l’eau qui grignote les berges, évitant les « trous/pièges » des ragondins. Des racines de saules, sortes de mains squelettiques et crochues, s’accrochent aux rives. Nous côtoyons des arbres majestueux qui alternent avec des zones plus lumineuses…
Et voici le pays des arbres morts :
Certains perdent leur écorce par fragments, dressent vers le ciel des bras noirs dépourvus de vie, d’autres gisent au sol. Des troncs sont troués par les oiseaux et insectes. Par endroits, la végétation est rasée afin de faciliter le passage. S’est-on soucié de la biodiversité ?
Pays des grandes plaines :
Au fur et à mesure de notre avancée, d’autres paysages défilent. Voici les champs dépourvus de haies où s’étendent cultures de colza, de maïs et autres céréales jusqu’à l’horizon, prairies artificielles destinées à l’ensilage. Un « canon » attire notre attention. Il émet des « boums » bruyants à espaces irréguliers afin d’éloigner les oiseaux susceptibles de nuire aux récoltes.
Incursion au grand nord :
Soudain, notre attention est attirée par un curieux équipage : sur la digue, de l’autre côté du canal, quatre chiens husky tirent un vélo sur lequel siège une femme. A l’arrière, un lourd chariot d’où émerge de nombreux ballots plastiques.
Bayous de Louisiane :
A droite s’élargit l’ancien lit de l’Isac : des eaux vertes encombrées d’arbres morts qui s’entrecroisent. Des souches émergent évoquant des monstres marins. Voici même un bidon-alligator peu rassurant…
Sentier accidenté :
Désormais montées et descentes se succèdent et nous rappellent le gigantesque travail des prisonniers espagnols et autres travailleurs qui ont creusé le canal. Une pensée pour ces hommes qui, pioche à la main, se sont usés parfois jusqu’à la mort sur cet ouvrage. Des marches soutenues par des piquets en fer ont été disposées par l’association blinoise de randonnée pédestre. Elles sont aujourd’hui abandonnées et constituent plutôt un danger pour les cyclistes. Il serait bon de les retirer.
Pays des vieux chênes :
Devant nous, la perspective d’un sentier rectiligne qui domine nettement le cours d’eau. Un sentier bordé de chênes majestueux par leur taille, leur circonférence, parfois leur originalité : arbres jumeaux, amoureusement collés l’un à l’autre et partageant leur sève, groupés à partir d’une souche commune, aux ventres offerts comme refuges, aux branches-tentacules figées dans le temps… Saura-ton les protéger ?
Pays des bureaux d’étude :
Nous venons d’atteindre l’écluse et le déversoir ronronne à nos pieds. Un colvert mire ses plumes luisantes au soleil… Mais les arbres ont disparu sur la rive opposée. Un blinois consterné m’a signalé que le Conseil Départemental avait décidé de les remplacer par un enrochement coûteux – très coûteux – Bien sûr, on a fait appel à un bureau d’études ! Résultat : dès les premières crues, les rochers ont été emportés, les milliers d’euros gisent dans les eaux et un mur de terre ocre se dresse sur la rive, une falaise percée de nombreux trous… L’œuvre d’économes écolos ?
Chemin du retour - passage au Far-West :
Nous avons repris le même itinéraire, mais voici que soudain, au niveau de la passerelle métallique sur le ruisseau de la Madeleine, en face de l’ancien « gué Labrette », un cliquetis attire notre attention :
- On dirait un tir de carabine…
Nous scrutons la prairie voisine où croissent de hautes herbes. Un hangar abandonné se cache dans l’anfractuosité d’une ancienne carrière… C’est là que nous apercevons nos « cow-boys ». Ils sont quatre à demi penchés vers le sol. Deux épaulent de longues carabines munies de lunettes et visent une cible à l’intérieur du bâtiment. Un entrainement dans quel but ? Braconner dans les environs – c’est hélas fréquent – ou pour d’autres objectifs ? Peu rassurés, nous renonçons au raccourci prévu et filons vers la voiture accompagnés du grondement du tonnerre. Nous venons de prendre place à l’intérieur du véhicule quand se déchainent éclairs, pluie drue, grêlons…
Suite de l’aventure le prochain week-end !
Deuxième partie
Retour donc sur les lieux une semaine plus tard. Nous rejoignons l’espace pêche en bordure du Pont-Piétin (ancien pont pour piétons), face à la « route à Hénaut » qui longe le parc, côté est.
Lac rose et dégradations humaines :
En chemin, notre attention a été attirée par des touffes de poils de chevreuil en bordure de la voie.
- Encore une œuvre de braconnier, pensons-nous.
L’agréable clairière qui invite au pique-nique, a aussi subi les outrages d’humains peu scrupuleux. La poubelle a été arrachée, des feux témoignent de soirées nocturnes au risque d’incendie. Nous nous souvenons d’ailleurs d’une botte de paille roulée depuis le champ voisin pour un grand feu sur place. Un feu dont fut victime la table en bois et ses bancs installés par le département. Seule subsiste la table communale en béton… Dans le bois à proximité nous avions découvert il y a quelques années une centaine de plants de cannabis… et plus récemment des vêtements disséminés avec un attirail de fumeur..., des traces de goudron de Norvège sur les arbres afin d’attirer les sangliers… dont se plaindront ensuite les agriculteurs…
Dans l’ancien cours de l’Isac flottent des bouteilles. Mais plus surprenant : côté Pont-Piétin, entre deux bancs de sable et de boue, s’étend un lac rose… Vraiment rose !!! Une projection extraterrestre depuis la célèbre étendue d’eau du Sénégal où arrivait autrefois le Paris-Dakar ? On a des vents de sable orangé du Sahara, pourquoi pas des vents d’eau rosée du Sénégal ? Et dans un recoin, près du pont partiellement effondré, flotte un bouquet de roses rouges ! Quelle étrange cérémonie s’est déroulée en ces lieux ???
Monde sauvage…
Nous repartons par l’ancienne voie pavée qui longe le parc et conduit aux carrières de la Rabatelais (exploitation de 1880 à 1914). Des pavés aujourd’hui méprisés, partiellement cachés sous la terre et les graviers, arrachés pour le passage d’eaux usées… Un joli chemin pourtant, ombragé, bordé par des bois qui encerclent une prairie où batifolent quatre lièvres. Des arbres plus que centenaires accompagnent notre imagination. Mais certains ont été victimes des tempêtes hivernales, ont chu sur la clôture grillagée de la propriété créant un passage libre pour les animaux. Seulement ? Le nouveau propriétaire des lieux a fait couper les chênes et d’autres arbres à proximité de l’ancienne grille qui fermait l’entrée du marquisat. C’est là que les bûches ont été soigneusement entassées… Mais nous remarquons que le grillage a été coupé en son milieu de haut en bas. Une ou des voitures se sont frayé un passage afin de récupérer ce bois tentant. Un tas est réduit de moitié !
Notre marche continue vers les villages et la civilisation. Régulièrement, de chaque côté du chemin, nous distinguons de coulées d’animaux : chevreuils, sangliers, renards, blaireaux, lièvres hantent les lieux malgré les prédations humaines. Au-dessus de nos têtes tournoient les notes aiguës d’une buse planante. Un coup d’œil au menhir qui pointe vers le ciel caché au milieu de la haie… Nous saluons des jeunes qui jouent sur les bottes de foin… et notre expédition s’achève.
D’un monde à l’autre, une aventure passionnante et enrichissante…
